Traduire un site a longtemps voulu dire une soumission au mot et des semaines d'attente. Aujourd'hui, DeepL ou ChatGPT en produisent une version française lisible en une après-midi. Quand on construit un site bilingue dans le cadre de nos services, la question qu'on nous pose a donc changé : plus personne ne demande si la machine sait traduire, on demande si on peut publier ce qu'elle a produit.
La réponse courte est non, pas tel quel. La traduction a cessé d'être l'étape coûteuse. La relecture l'est devenue, et c'est précisément elle que la Charte de la langue française et Google regardent, chacun à sa manière.
Notre article sur le site web bilingue et la Loi 96 couvre le cadre légal, les plaintes à l'OQLF et le hreflang. Celui-ci couvre l'atelier : comment produire la version française (ou anglaise) avec l'IA sans créer le problème que la loi vise.
La réponse courte, pour les pressés
On peut traduire un site avec DeepL ou ChatGPT, à condition de traiter la sortie de la machine comme un premier jet. Ces outils produisent un français fluide et grammaticalement propre, et DeepL offre une cible « français (Canada) » distincte du français de France. Ce qu'ils ratent se voit à la relecture : tournures calquées sur l'anglais, vocabulaire européen, typographie, ton de marque. Or la loi québécoise vise justement la qualité. L'article 52 de la Charte de la langue française interdit d'offrir un document commercial dans une autre langue si la version française n'est pas accessible dans des conditions au moins aussi favorables, et le règlement exige une qualité au moins égale. Côté Google, la documentation recommande une adresse distincte par langue, et des pages produites en masse sans valeur pour le lecteur, traduction comprise, tombent sous sa politique anti-pourriel. Le flux qui tient : glossaire, traduction machine, relecture par une personne qui connaît l'entreprise, publication.
Ce que la machine fait bien, et pourquoi le problème s'est déplacé
Pour du texte de site (pages de services, fiches produits, foire aux questions), DeepL et les grands modèles de langage livrent des phrases correctes, accordées, rarement fautives au sens scolaire. Ils traduisent cent pages en quelques minutes.
DeepL a deux atouts précis pour un site québécois. Son traducteur propose deux cibles françaises, « français (France) » et « français (Canada) », et sa documentation indique que la cible canadienne accepte les glossaires : vous imposez une fois pour toutes la traduction de vos noms de services et de vos termes métier. ChatGPT, Claude ou un autre modèle de langage fonctionnent autrement. Ils traduisent moins phrase à phrase et suivent des consignes : public visé, registre, glossaire collé dans la demande. C'est leur force pour du texte marketing, et leur risque, parce qu'un modèle qui reformule peut aussi ajouter une phrase ou en laisser tomber une.
Dans les deux cas, le texte produit a l'air fini, et c'est là le piège. Une traduction humaine médiocre se voit. Une traduction machine médiocre se lit bien, et ses erreurs sont celles qu'un lecteur pressé ne remarque pas mais qu'un client québécois sent tout de suite. L'OQLF, dans sa fiche terminologique sur la traduction automatique, note encore qu'elle « ne produit qu'une traduction approximative ». La fiche est plus sévère que les outils de 2026, mais la conclusion pratique tient : la machine écrit, quelqu'un doit lire.
Ce qu'elle rate en français d'ici
La relecture cherche autre chose que des fautes d'orthographe.
Le français d'ailleurs. Si l'outil ne sait pas que le lecteur est québécois, rien ne l'oblige à écrire comme au Québec. Le test le plus simple est « courriel », le terme privilégié par l'OQLF : une page qui écrit « e-mail » ou « mail » n'a pas été écrite pour un lecteur d'ici.
Les calques de l'anglais. Une machine qui traduit depuis l'anglais transpose les structures anglaises. « Adresser un problème » en est l'exemple type : la Banque de dépannage linguistique déconseille cet emploi, venu de to address, et propose « régler », « traiter », « s'attaquer à ». Le texte reste grammatical, il sonne traduit.
La typographie. Titres avec une majuscule à chaque mot, prix écrits « $24.99 » au lieu de « 24,99 $ », espaces absentes ou fautives autour de la ponctuation. La BDL donne les règles pour le Web, et elles sont les mêmes que sur papier.
Le ton. Un modèle peut vouvoyer sur une page et tutoyer sur la suivante. Votre marque tutoie ou vouvoie : la consigne doit être écrite, et vérifiée.
Les engagements. Délais, garanties, prix. Une nuance perdue dans une promesse de livraison devient un engagement que vous n'avez pas pris.
Le sens de la traduction compte plus que l'outil
La Charte ne protège pas vos deux versions de la même façon. L'article 52 exige que vos documents commerciaux, « quel qu'en soit le support », soient rédigés en français, et interdit de les offrir dans une autre langue si la version française n'est pas accessible « dans des conditions au moins aussi favorables ». L'article 10 du Règlement sur la langue du commerce et des affaires précise, pour deux versions distinctes, des conditions « d'accessibilité et de qualité au moins égales ». C'est tout ce dont le flux de travail a besoin : le reste du cadre est dans notre article sur la Loi 96.
Conséquence directe. Si votre équipe écrit en anglais et que le français sort de la machine, la version que la loi protège est celle que personne n'a écrite. Si vous écrivez en français et traduisez vers l'anglais, la version protégée est celle qu'un humain a pensée, et la traduction machine porte sur la version où l'erreur coûte le moins.
Quand c'est possible, écrivez donc d'abord en français. Quand ce ne l'est pas (fondateurs anglophones, contenu fourni par un siège social, fiches d'un fabricant), la relecture du français cesse d'être une précaution et devient le cœur du travail.
Glossaire, relecture, signature
Le flux tient en quatre étapes, dans cet ordre.
Le glossaire d'abord. Avant de traduire une seule page, dressez la liste de vos noms de services, de produits et de vos termes métier, avec leur traduction imposée, et les mots qu'on ne traduit jamais (noms de marque). C'est ce fichier que vous chargez dans DeepL ou collez dans la consigne du modèle. Sans lui, la même prestation portera trois noms différents sur trois pages.
La traduction machine ensuite, page par page, avec la consigne complète : français du Québec, registre, lecteurs visés.
La relecture par quelqu'un qui connaît l'entreprise. Bien écrire ne suffit pas : la personne qui relit doit pouvoir dire si la page française promet ce que vous vendez, au bon prix, dans les bons délais. Une bonne pratique : relire la page française sans regarder l'anglais, comme un client. Ce qui accroche à la lecture est ce qui sonne traduit.
Une signature nommée. Quelqu'un dans l'entreprise approuve la version publiée. Sans nom, la relecture saute dès qu'une modification presse.
Les pages juridiques sortent de ce flux. Politique de confidentialité, conditions de vente, conditions d'utilisation : une traduction approximative y change le sens d'une obligation. Confiez-les à un juriste ou à un traducteur agréé de l'OTTIAQ (l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec). Et les conditions qu'on accepte sans les négocier suivent une règle de plus sur la langue, détaillée dans notre article sur les mentions légales et les pages juridiques.
Extension de traduction ou pages construites dans le site
Reste la technique. La documentation de Google est nette sur trois points. Elle recommande une adresse différente pour chaque langue plutôt qu'un contenu qui change selon un témoin ou les réglages du navigateur, en précisant que Googlebot part généralement des États-Unis et n'envoie pas de préférence de langue. Elle détermine la langue d'une page par son contenu visible, pas par l'attribut lang du code. Et elle déconseille de rediriger automatiquement le visiteur selon la langue qu'on lui suppose.
Un module qui traduit la page dans le navigateur échoue donc au premier test : Google risque de ne voir que la langue d'origine, et votre version française n'existe pas pour lui.
Les extensions qui servent chaque langue sur sa propre adresse passent ce test. Weglot, par exemple, crée un sous-répertoire par langue et ajoute lui-même les balises hreflang. Mais elles peuvent mettre en ligne ce que la machine a produit sans que personne l'ait lu. Chez Weglot, décocher l'option qui affiche les traductions automatiques fait apparaître le contenu d'origine à leur place : si votre site est écrit en anglais, les passages non relus de votre page française s'affichent en anglais. Et quand vous modifiez un texte source, l'outil le traite comme du contenu neuf et génère une nouvelle traduction automatique. WPML, sur WordPress, publie aussitôt si l'administrateur a choisi de publier sans révision, et envoie sinon la traduction dans une file de révision. Dans les deux cas, un réglage décide si la relecture a lieu. Vérifiez-le.
La solution qu'on privilégie consiste à construire chaque langue comme de vraies pages du site : une adresse par langue, un texte écrit dans cette langue, et rien en ligne avant la signature. La machine intervient dans l'atelier, jamais sur la page publique. Google ne pénalise pas la traduction automatique en soi : sa politique contre l'abus de contenu à grande échelle vise les pages produites en masse sans valeur pour le lecteur, et nomme la traduction parmi les procédés en cause. Une page relue, écrite pour un lecteur québécois, n'est pas dans cette catégorie.
Si vous changez d'architecture au passage, lisez notre article sur la refonte sans perdre son référencement; le comparatif des plateformes montre comment chacune gère le bilinguisme.
Le test des trois pages
Ouvrez votre site dans la langue que vous n'écrivez pas et lisez trois pages comme un client. Cherchez « e-mail », les majuscules anglaises, un prix mal écrit, une phrase qui accroche. Vérifiez ensuite le réglage de votre extension de traduction : publie-t-elle sans révision? Puis dressez le glossaire et nommez la personne qui signe.
Ce travail se fait une fois correctement, puis à chaque mise à jour. On l'intègre à chaque site bilingue qu'on construit.
Ce texte vulgarise des obligations linguistiques pour aider une PME à poser les bonnes questions. Ce n'est pas un avis juridique : validez votre situation auprès d'un juriste. Le texte officiel de la Charte de la langue française et de ses règlements, sur LégisQuébec, fait foi.
